Kharoll-Ann Souffrant : L’engagement comme moteur

February 20, 2020  —  Uncategorized
« À McGill, j’ai pu me débarrasser de mon complexe de l’imposteur, notamment grâce aux profs qui ont toujours cru en moi. »

Itinérance, pauvreté, dénonciation des violences sexuelles : à peine âgée de 27 ans, Kharoll-Ann Souffrant s’implique, depuis de nombreuses années, dans différentes causes. Depuis 2015, elle offre aussi des conférences sur la santé mentale. Un engagement qui a valu à la jeune femme une vingtaine de récompenses, comme le prix « jeune femme de mérite », décerné par le YMCA en 2016. En 2019, son nom a aussi été ajouté à la liste des 100 femmes noires à surveiller à l’échelle nationale par le Canada International Black Women Event (CIBWE).

Pas étonnant que cette diplômée de McGill en travail social, qui étudie aujourd’hui, dans le cadre de son doctorat à l’Université d’Ottawa, les mouvements #MoiAussi et #AgressionNonDénoncée du point de vue des femmes racisées du Québec, soit lauréate du Mois de l’histoire des Noirs.  D’autant plus que cette 29e édition met en valeur le parcours de personnes de moins de 35 ans qui se sont démarquées.

Qu’est-ce qui motive Kharoll-Ann Souffrant et comment son passage à l’Université McGill a-t-il façonné sa trajectoire de femme d’origine haïtienne née à Montréal? 

Vous multipliez les implications bénévoles depuis l’âge de 12 ans. Qu’est-ce qui vous a poussée à donner de votre temps aussi jeune?

Au secondaire, j’étais inscrite au programme d’éducation internationale qui comporte un certain nombre d’heures de bénévolat obligatoires. À l’époque, je n’avais pas conscience de l’importance que ça aurait dans ma vie. Mais pendant mon parcours scolaire, j’ai été victime d’intimidation. En plus, mes parents se sont séparés quand j’avais 14 ans. Le bénévolat est devenu pour moi une sorte d’exutoire qui me permettait de rencontrer des gens partageant mes valeurs. En plus d’aider les autres, ça m’aidait aussi!

Avec le recul, je peux dire que cet engagement est devenu un fil conducteur dans ma vie. Cela fait aujourd’hui partie de mon ADN. Je pense que c’est aussi ce qui m’a poussée à m’inscrire en techniques d’intervention en délinquance au collège Ahuntsic, puis en travail social à McGill, où j’ai complété mon baccalauréat (2017) et ma maîtrise (2019).

Votre implication tourne autour de différentes causes, notamment la dénonciation des violences faites aux femmes. Pourquoi cela vous tient-il tant à cœur?

Pendant ma jeunesse, j’ai recueilli le témoignage de plusieurs de mes amies qui avaient vécu des histoires de violence sexuelle, sans vraiment les nommer. Elles racontaient ce qui leur était arrivé comme si c’était normal, puisqu’elles étaient des filles. Moi, ça m’a toujours énormément perturbée. Au fil du temps, je me suis impliquée dans les organismes féministes montréalais et j’ai réalisé à quel point c’était répandu dans le parcours des femmes, peu importe le contexte et le milieu. Je n’ai donc pas été étonnée par l’ampleur du mouvement quand la vague #MeeToo a éclaté.

Je me suis aussi intéressée à cette question pendant ma maîtrise. Quand les femmes dévoilent les actes dont elles ont été victimes, la réaction de leur famille, de leurs amis et même des professionnels peut les revictimiser. C’est pourquoi je me suis penchée sur la notion de dignité des personnes dénonçant une agression sexuelle, telle que définie par les intervenants sociaux travaillant avec ces victimes.

Vous étiez donc un peu précurseure du mouvement #MoiAussi?

En fait, bien que le mouvement ait été mieux connu en 2017, autour des allégations contre le producteur Harvey Weinstein, sa création remonte plutôt à 2006 par une organisatrice communautaire de la communauté noire, Tarana Burke. Elle-même victime d’agression, elle n’a pas été capable de dire « moi aussi » face au témoignage d’une jeune femme ayant vécu de la violence sexuelle. C’est pourquoi elle a lancé ce mouvement. Mais aujourd’hui, on efface souvent cette origine.

C’est ce qui vous a incitée à étudier l’invisibilité des femmes racisées dans les mouvements #MoiAussi et #AgressionNonDénoncée au Québec pendant votre doctorat à l’Université d’Ottawa?

Oui, c’est l’une des raisons. Alors qu’on suppose qu’il y a une surreprésentation de ces femmes parmi les victimes, on ne sait pas grand-chose sur leurs besoins. Pourtant, elles vivent souvent dans des situations de vulnérabilité, notamment financière. De plus, il y a certaines réalités spécifiques dont il faut tenir compte. Par exemple, les personnes de la communauté noire sont souvent criminalisées. Les femmes peuvent donc avoir l’impression de trahir leur communauté en dénonçant les actes qu’elles ont subis à la police.

Actuellement, cette question est absente dans la littérature scientifique et les politiques publiques au Québec, alors que c’est une réalité qui a été plus fréquemment abordée aux États-Unis. Plusieurs me disent d’ailleurs que mes travaux viennent combler un trou.

Comme vous êtes d’origine francophone, qu’est-ce qui vous a poussée à choisir d’étudier à McGill?

Je savais que je voulais me diriger en relation d’aide et, comme les cohortes étaient plus petites au baccalauréat en travail social, j’ai opté pour l’Université McGill. Les classes comptaient 40 ou 50 étudiants et les professeurs nous connaissaient bien, ce que j’ai vraiment apprécié. Car j’avoue que ça me faisait un peu peur de me lancer en anglais, mais c’est souvent en surmontant ses craintes qu’on grandit! J’étais aussi attirée par le côté anglo-saxon de McGill, ainsi que par son campus.

Avez-vous trouvé difficile d’étudier dans une université anglophone alors que votre langue maternelle est le français?

Comme on peut remettre tous ses travaux et faire ses examens en français, c’est plus facile de réussir. Et comme je connaissais quand même l’anglais, je me suis bien débrouillée. Finalement, ça m’a permis d’ouvrir mes horizons et de rencontrer des gens de différentes cultures. Et aujourd’hui, je suis parfaitement bilingue!

C’est sûr qu’au début, je comprenais environ 50% du contenu en classe, pas tant à cause de la langue, mais plutôt parce que je n’avais pas toutes les connaissances pour absorber cette nouvelle matière, parfois très abstraite. J’y ai donc appris le concept de maturité intellectuelle : si tu ne comprends pas tout de suite, ce n’est pas parce que tu es idiot, mais plutôt parce qu’il te manque certaines bases. À McGill, j’ai pu me débarrasser de mon complexe de l’imposteur, notamment grâce aux profs qui ont toujours cru en moi.

Pensez-vous que la maîtrise de la langue anglaise soit un atout pour vous?

On peut être d’accord ou pas, mais l’anglais est primordial en milieu académique. C’est donc important pour la poursuite de mon cheminement. De plus, le fait de connaître le français, l’anglais et le créole ne peut qu’être positif! Ça permet d’élargir ses horizons, de faciliter les échanges avec les différentes communautés.  Aujourd’hui, je pense avoir développé une compréhension plus globale des choses justement grâce aux langues. Et le fait d’avoir côtoyé des personnes provenant de différents endroits dans le monde m’a permis de découvrir ces réalités multiples.

En quoi votre passage à McGill a-t-il modelé vos perspectives ou votre vision des choses?

Le fait d’étudier en anglais m’a permis de me familiariser avec différents courants de pensée au Canada et aux États-Unis. C’est d’autant plus pertinent dans mon domaine, alors que je m’intéresse particulièrement à la situation des femmes noires et racisées, plus étudiée en anglais. Cette question est encore peu traitée dans la littérature scientifique francophone.

Vous avez reçu plusieurs prix au cours des années. Que représente pour vous le fait d’être lauréate du Mois de l’histoire des Noirs, qui souligne cette année le parcours de leaders de moins de 35 ans?

C’est important pour moi, non seulement parce que c’est remis par des membres de ma communauté, mais aussi parce que j’essaie d’agir comme modèle positif auprès des jeunes. Tous les jours, je tente d’être la personne que j’aurais aimé rencontrer quand j’étais adolescente. C’est vraiment un moteur pour moi. De plus, comme je suis l’aînée d’une famille de cinq enfants, je vois l’impact de mes gestes sur eux. Même si j’ai parfois des doutes, comme tout le monde, je fonce dans la vie et je constate que ça leur donne la force d’aller de l’avant pour atteindre leurs rêves.

Ce prix est également important puisqu’il souligne l’apport des personnes aux sociétés canadienne et québécoise, des réalisations qui restent souvent dans l’ombre autrement.

Aujourd’hui, quels sont vos projets d’avenir?

Pour le moment, j’aimerais être professeure à l’université ou au cégep. Mais je sais que les postes sont assez rares, surtout au niveau universitaire. Si la vie m’amène en dehors du milieu académique, je ne serai donc pas malheureuse. C’est déjà un accident que je sois au doctorat, alors que je n’imaginais même pas étudier à l’université au départ. Alors je vais voir ce que l’avenir me réserve!

Kharoll-Ann Souffrant : Le rétablissement en santé mentale, c’est possible! (TEDxQuébec)

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